49e cycle, Année de l’ours, 3e lune
Je m’appelle Alana et j’ai 13 ans. Je vis au Royaume des trois Vallées. Je commence aujourd’hui ce journal car on vient de me l’offrir.
Je l’ai eu de ma sœur Orine. Elle vient de se marier et quitte le royaume demain. Elle espère que ce cahier remplacera nos longues discussions… Il n’y a aucun espoir pour que ça marche : elle me manquera, c’est sûr !
49e cycle, Année de l’ours, 3e lune, 28e jour
Finalement je reviens à ce cahier !
Le mariage d’Orine était vraiment magnifique. Tout le royaume avait des couleurs de fête. Mais comme je n’ai personne avec qui en parler, j’écris.
Père voulait absolument diriger la cérémonie, alors tout a eu lieu au château de
Orine a épousé le prince héritier du Royaume aux Milles Forêts d’Or. Elle a de la chance car elle va vivre dans un royaume en paix, au cœur de la forêt. On raconte que leurs châteaux sont construits dans des arbres ! J’espère qu’elle m’écrira bientôt pour me décrire sa nouvelle vie…
Mais revenons au mariage. Il a eu lieu sur trois jours, comme le veut la tradition.
Le premier jour le royaume a pris ses habits de fête et s’est préparé. Les cuisinières ont commencé à travailler sur le festin. Partout dans le village de
A chaque fenêtre un drapeau de dentelle blanche a été accroché. C’est symbole de prospérité pour le futur couple. Et surtout tout le monde a fait du ménage. Les rues ont été débarrassées de toute saleté, les maisons et même les écuries ont été astiquées.
Puis le deuxième jour est consacré au défilé des cadeaux. Les fiancés se sont installés dans la salle de bal avec leurs parents à leurs côtés.
Les cadeaux ont été présentés dans un ordre très précis. D’abord les demi-hommes qui ont apporté leurs présents, puis le peuple. Une grande partie de la journée était passé lorsque le dernier fermier a enfin quitté la salle. Les cadeaux n’avaient pas beaucoup de valeurs marchandes, mais voir tant de personnes se déplacer pour l’occasion, c’était plutôt impressionnant. Le défilé était ininterrompu pour permettre à tout le monde de passer.
Puis les cavaliers et les nobles se sont présentés. Ils avaient revêtu des vêtements magnifiques. Certains ont effectués plusieurs jours de voyages pour assister à la cérémonie. Les femmes surtout espéraient se distinguer face à ses deux familles royales réunies. Elles portaient des robes de toutes les couleurs…
Parmi les cadeaux il y avait des chevaux, des robes, des bijoux, de la vaisselle en or, des trésors de pays lointains… Je me demande si je serais autant gâtée le jour de mon mariage.
Enfin les parents de chacun des mariés ont à leur tour présenté leurs cadeaux. Père et Mère ont offert un aigle des Hautes Cimes. Cet oiseau magique protège la famille à laquelle il appartient. Il a le pouvoir de détecter le danger et de tuer grâce à son cri. C’est un présent rare et d’une valeur inestimable.
Les parents du prince Larios (le marié) ont fait un cadeau encore plus époustouflant : une licorne !
Je pensais que cet animal n’était qu’une légende. Mais je l’ai vu de mes propres yeux… Elle était belle ! Elle semblait être entourée d’une auréole de lumière… C’était comme une vision céleste, tellement belle que je ne sais pas comment la décrire.
Argh ! Je suis en retard, je dois aller dîner. En plus ce soir je dîne avec Mère. Je dois me préparer.
49e cycle, Année de l’ours, 3e lune
Me revoilà pour la suite du mariage…
Le soir du deuxième jour aucune fête n’était prévue. Ce moment est réservé au recueillement. Chacun chez soi, face à nos autels personnels, nous avons prié.
Les prières ont commencé à la tombée de la nuit. Elles se sont terminées trois heures plus tard. Les cloches du château ont retentit dans un concert nocturne pour annoncer la fin du recueillement.
Je suis née l’année de l’aigle, alors j’ai prié l’animal majestueux de prendre soin de ma sœur. J’ai aussi prié pour que Larios soit un bon mari, un bon prince et un bon roi.
La nuit a été courte. Dès le lever du soleil, tout le monde a commencé à se préparer. En ce jour de fête le noir était interdit, il est symbole de mort. De même que le blanc car seul les mariés ont le droit d’en porter.
Pour l’occasion j’avais une magnifique robe faite juste pour ce jour. Elle est tellement belle que je regrette de ne jamais pouvoir la remettre.
La cérémonie a eu lieu en extérieur pour que tout le monde puisse y assister.
Les mariés et Père se tenaient au sommet d’une petite colline. Derrière eux, on pouvait apercevoir les premiers arbres du Royaume aux Mille Forêts d’Or. D’un côté de la colline se regroupait l’ensemble des nobles et des cavaliers, le peuple et les demi-hommes de mon royaume. De l’autre côté se trouvait le peuple du marié.
Etant la sœur d’Orine, j’étais au premier rang avec ma famille. Mais je pense que les demi-hommes, installés derrière tous les autres ne devaient rien voir.
Les mariés étaient magnifique et formait un très beau couple. Larios portait une tenue de cavalier. Par-dessus sa tunique légère, il avait une amure forgée par des mains expertes. Le métal utilisé vient des grottes des Terres Perdus. L’armure avait le blanc laiteux des nuages et était aussi légère qu’une simple veste. Malgré tout elle était extrêmement solide. Et pour finir une longue cape posée sur ses épaules volait autour de lui.
A côté de lui, Orine rayonnait tel un ange. D’abord grâce à sa robe, réalisée par les meilleures couturières du royaume. En soie blanche et en mousseline crémeuse, elle a été cousue au fil d’or. Le vent agitait légèrement le tissu et j’avais l’impression que ma sœur allait s’envoler…
Ses longs cheveux reposaient librement sur ses épaules. Et bien sûr elle avait son médaillon gravé du blason de notre famille autour du cou.
Entre eux se tenait Père. Il avait sa tenue de Maître de cérémonie. Seul le médaillon royal égayait sa tunique bleue marine. Lors des cérémonies, Père semble toujours dominer la foule. Une aura de force se dégage de lui. En sa présence tout le monde retient son souffle pour accueillir chacune de ses paroles.
Pour la suite, bah… c’était une cérémonie de mariage classique : promesse de fidélité, échange d’alliance et bla bla bla.
Puis une fois tous les beaux discours prononcés, les deux mariés sont partis ensembles, sur le même cheval, en direction de leur nouvelle demeure. Toute la nuit la fête a retentit dans chaque rue, chaque maison et chaque palais des deux royaumes unis par ce nouveau mariage.
Juste pour finir, voici le dessin du blason familial :

49e cycle, Année de l’ours, 4e lune, 1er jour
Etre une princesse, c’est bien, mais pas toujours…
Bon d’accord, j’ai de beaux vêtements, je mange bien, j’ai plusieurs gardes pour ma sécurité… Mais je dois suivre les cours d’un précepteur. Et ce sont des cours privés…….
Toutefois, j’ai de la chance : j’ai un frère de 10 mois mon aîné, Fénaro. Du coup nous suivons la plupart de nos cours ensemble. Et bien sûr il y aussi chacun de nos « suivants ». Donc nous sommes quatre par cours, ce qui nous laisse un peu plus de liberté pour rêver ou faire autre chose.
Ma « suivante » s’appelle Pollyanne (mais je dis toujours Polly). Je n’aime pas le terme de « suivante ». Il n’exprime pas l’amitié qui nous unit. Nous n’avons que deux mois de différence. Je suis la fille d’une reine, elle est la fille d’une femme de chambre.
Chaque prince ou princesse se voit désigner un suivant à sa naissance. C’est pour se sentir moins seul, paraît-il. Nous ne sommes jamais séparés l’un de l’autre. Moi je la considère comme ma sœur, on fait tout ensemble et on adore ça.
On a plein de points communs, comme notre horreur des cours d’algèbre. Alors Polly profite de ces cours pour dessiner. Pendant que moi je me contente de rêver.
D’ailleurs en parlant de dessin, le dessin officiel du mariage d'Orine et Larios est disponible dans la galerie.
49e cycle, Année de l’ours, 4e lune
Les devoirs d’une princesse :
- Elle doit être polie, souriante, discrète et toujours d’une tenue irréprochable
- Elle doit avoir une bonne éducation en lettres, algèbre, histoire et géographie
- Elle doit avoir un vocabulaire soigné
- Elle doit monter à cheval en amazone
- Elle doit aider les pauvres
- Elle doit savoir danser
- Elle doit savoir coudre et faire de la broderie
- Elle doit avoir des connaissances dans les arts (peinture, sculpture…)
- Elle doit connaître la musique et jouer d’un instrument
- Elle doit connaître les langues étrangères
- Elle doit aider à la préparation de chacun des banquets ou cérémonies officielles
En écrivant ces lignes, j’ai la voix de Mère qui résonne dans mes oreilles…
49e cycle, Année de l’ours, 4e lune, 3e jour
Et maintenant les interdits d’une princesse :
- Elle ne doit pas parler en présence d’hommes sans autorisation
- Elle ne doit pas courir
- Elle ne doit pas monter à cheval comme un homme
- Elle ne doit pas quitter le château sans la présence d’un homme de sa famille ou d’un garde
- Elle ne doit pas se battre, ni s’intéresser aux affaires de la guerre
- Elle ne doit pas trop manger à table
- Elle ne doit surtout pas porter de pantalons ou autres vêtements réservés aux hommes et aux pauvres
- Elle ne doit pas parler de politique
- Elle ne doit pas contredire les hommes de sa famille
- Elle ne doit pas jouer avec n’importe qui (surtout valable lorsque l’on est enfant)
- Elle ne doit pas traîner dans les cuisines ou les écuries du château
- Elle ne doit surtout pas évoquer la présence de magie dans notre monde…
Et maintenant voici ce que j’aime :
- Monter à cheval et galoper pendant des heures (pas en amazone bien sûr)
- Passer des heures dans les écuries à m’occuper de ma jument Prestance
- Me rendre en cuisine pour manger les restes des repas royaux
- Danser sans faire attention aux pas
- Lire allongée dans le jardin alors que personne ne sait où je suis
- Apprendre à manier l’épée avec Fénaro
- Sortir la nuit regarder les étoiles
- Apprendre à développer ma magie avec mon maître…
49e cycle, Année de l’ours, 4e lune
Juste pour finir, voici ce que je n’aime pas :
- Porter des robes lourdes et pleines de froufrous
- Faire de l’algèbre
- Devoir choisir les plats et les décors pour les banquets et les cérémonies
- Rester coincée à l’intérieur du domaine royal
- Avoir deux ou trois femmes de chambres qui me suivent partout
- Me lever tôt
- Me taire ou quitter une pièce lorsque les conversations deviennent intéressantes
- Apprendre à jouer de la flûte
- Devoir toujours passer après les hommes !
Et encore plein d’autres choses qui ne me viennent pas à l’esprit maintenant.
49e cycle, année de l’ours, 4e lune, 5e jour
Aujourd’hui je délaisse le « récit » de mon éducation car il s’est enfin passé quelque chose d’intéressant.
Le 5e jour de chaque nouvelle lune, Père reçoit les doléances du peuple lors d’une longue audience publique.
Bien entendu je n’ai pas le droit d’y assister. Alors je fais le tour de chacune des portes de la salle d’audience pour trouver un garde sympathique. Il y en a toujours un qui accepte que j’entrouvre la porte et que je m’installe à côté. Mais aujourd’hui personne n’était d’accord ! C’est assez surprenant… Mais j’ai plus d’un tour dans mon sac.
Après avoir été reçu par le roi, tout le monde ressort par le même chemin et traverse une petite cour intérieure. Plusieurs balcons surplombent cette cour, donc même si je ne pouvais rien entendre, j’avais bien l’intention de voir !
Je me suis installée sur un petit balcon ayant une bonne vue sur l’ensemble des personnes se dirigeant vers la sortie.
A la cour tout le monde se ressemble à l’exception des jours de fête. Mais le peuple est vraiment différent de nous…
J’ai vu passer beaucoup de monde dont un vieux monsieur. Il était plié en deux et son dos formait un demi-cercle. Pour marcher il s’appuyait sur un morceau de bois tout tordu. J’ai vu aussi un homme énorme avec un gros nez rouge, deux jeunes garçons qui devaient avoir mon âge, un petit groupe portant des cannes à pêche toutes cassées… A chaque passage j’essayais d’imaginer la raison de leur entrevue avec le roi.
Juste avant l’heure du déjeuner une vieille femme est entrée dans la cour. A ma grande surprise elle était accompagnée de Mère. La femme pleurait et répétait sans cesse « mon fils, mon fils ».
J’ai déjà vu d’autres personnes pleurer lors des audiences, mais Mère ne s’est jamais occupée d’eux. Elle trouve qu’ils sentent mauvais et sont vulgaires.
Pourtant aujourd’hui elle s’est installée sur un banc de pierre avec la vieille femme. Elles étaient justes sous mon balcon. Je ne pouvais plus les voir, mais j’entendais tout !
Voici ce dont je me souviens :
Mère : Vous devez être fière de votre fils !
Femme : C’est le troisième de mes enfants, le seul encore vivant.
Mère : Il doit accomplir son devoir et nous protéger.
Femme : Mes deux premiers fils ont donné leur vie pour le royaume, ce n’est pas déjà suffisant ?
A ce moment la vieille femme s’est levée et mise face à Mère. Je pouvais à nouveau la voir.
Mère : Si, bien sûr, mais… nous avons besoin de tous les hommes pour protéger les femmes et les enfants.
Femme : le roi devrait se décider à créer une armée plutôt que d’envoyer de jeunes gardes se faire tuer aux Frontières Nord.
Et la vieille femme est sortie. Elle ne pleurait plus, elle avait l’air abattue, résolue. Ce doit être terrible de voir ses enfants mourir.
Mais l’intérêt de la discussion venait du simple mot « armée ». Pourquoi aurions-nous besoin d’une armée ? Notre royaume n’a plus connu de guerres depuis tellement longtemps… Et l’armée est dissoute depuis trois générations.
Nous possédons uniquement une troupe de gardes. Ils assurent la surveillance aux frontières (surtout face aux produits illicites), la protection des châteaux royaux ainsi que la lutte contre les voleurs et autres brigands. Il y a aussi quelques chevaliers, mais c’est juste pour le « protocole ».
Les propos de la vieille femme m’intrigue et j’essayerai d’en savoir plus dès demain grâce à Fénaro.
49e cycle, Année de l’ours, 4e lune
Ce matin, j’ai encore eu un cours d’algèbre. J’en ai donc profité pour raconter à Polly ce que j’avais entendu.
Nous sommes toujours ensemble sauf lorsque je désobéis trop. Car moi je risque au pire de me faire punir, mais Polly pourrait être renvoyée.
Elle voulait connaître tous les détails. Elle posait tellement de questions que je n’avais pas le temps de répondre. Du coup on s’est fait remarqué par le Précepteur… Et j’ai du finir l’exercice au tableau.
J’ai pu finalement tout lui raconter après le déjeuner, pendant notre heure de « repos ». En fait on n’est pas censé se reposer mais faire de la couture…
Polly m’a fait une réflexion très juste, qui rajoute du mystère à la conversation espionnée.
Qui peut tuer nos gardes aux Frontières Nord ?
Au-delà de la frontière nord, il n’y a que des montagnes désertiques. Plus on prend de l’altitude et plus il fait chaud. Il n’y neige jamais malgré la hauteur de ses cimes.
C’est une limite naturelle à notre royaume. On pourrait même englober ces montagnes dans nos frontières sans aucun problème. Car après quelques centaines de kilomètres dans ce territoire hostile, on arrive aux mers du nord. Là bizarrement il fait très froid… Il paraît qu’on voit régulièrement des blocs de glace dérivés et les navires évitent cette zone.
Personne n’irait s’aventurer volontairement au nord de notre royaume. Nos ennemis éventuels auraient le plus grand mal à nous assaillir par cette frontière.
Et pourtant la vieille femme a perdu deux de ses fils à cet endroit…
Dès que le château sera silencieux et assoupi, J’irais rejoindre Fénaro dans sa chambre. Il a été occupé toute la journée et je n’ai pas pu lui parlé plus tôt. J’écrirai demain les nouvelles informations obtenues.
49e cycle, Année de l’ours, 4e lune, 7e jour matin
J’écris ces quelques lignes avant de me décider à sortir de mon lit.
Lorsque j’ai retrouvé Fénaro, il était plongé dans un livre d’histoire. Installé dans un grand fauteuil à côté de la cheminée, il avait juste allumé quelques bougies autours de lui.
Je suis tout de suite entrée dans le vif du sujet en lui racontant tout ce que j’avais entendu. Je voulais connaître tout ce qu’il savait. En tant qu’homme il a plus facilement accès à ce genre d’informations.
En fait il est surtout au courant des rumeurs. Des hommes, des gardes plus exactement, meurent ou disparaissent. A chaque fois ils étaient en poste aux Frontières Nord, à proximité des montagnes. Personne ne sait ce qu’il se passe. Certaines rumeurs parlent d’un monstre habitant les montagnes et se nourrissant de tout type de viande. D’autres évoquent une guerre proche. Il y en a même une qui met en avant la colère de nos dieux protecteurs.
Toutes ces discussions se tiennent entre hommes dans les deuxièmes écuries. Celles-ci sont strictement réservées aux gardes et je n’ai jamais réussi à y entrer.
La rumeur la plus incroyable concerne les demi-hommes. On raconte que Père en aurait envoyé une centaine (ou mille selon les sources) renforcer la garde aux Frontière Nord ! Ca semble complètement fou et impossible. Mais si cette rumeur se vérifie, ce serait vraiment très mauvais signe.
En retournant dans ma chambre j’ai eu une peur bleue. J’ai entendu quelqu’un arriver dans le couloir. Je me suis collée au mur à côté d’une statue. J’ai baissé ma lampe-feu et j’ai attendu. Lorsque le couloir a été de nouveau désert, j’ai voulu rallumer ma lampe. Impossible ! Ma flamme avait complètement disparu.
Déjà que je trouve cette aile du château sombre pendant la journée, alors la nuit… Je ne voyais absolument rien. J’ai commencé à paniquer. Puis j’ai pensé à mon maître. J’ai pris de grandes respirations et je me suis concentrée comme il m’a appris.
Au bout de quelques minutes je me suis sentie plus légère. J’ai ouvert les yeux et je distinguais enfin ce qui se trouvait autour de moi. Je me suis dépêchée de rejoindre ma chambre.
J’étais fière de moi : j’avais réussi à invoquer le chat !

