49e cycle, année de l’ours, 4e lune, 5e jour
Aujourd’hui je délaisse le « récit » de mon éducation car il s’est enfin passé quelque chose d’intéressant.
Le 5e jour de chaque nouvelle lune, Père reçoit les doléances du peuple lors d’une longue audience publique.
Bien entendu je n’ai pas le droit d’y assister. Alors je fais le tour de chacune des portes de la salle d’audience pour trouver un garde sympathique. Il y en a toujours un qui accepte que j’entrouvre la porte et que je m’installe à côté. Mais aujourd’hui personne n’était d’accord ! C’est assez surprenant… Mais j’ai plus d’un tour dans mon sac.
Après avoir été reçu par le roi, tout le monde ressort par le même chemin et traverse une petite cour intérieure. Plusieurs balcons surplombent cette cour, donc même si je ne pouvais rien entendre, j’avais bien l’intention de voir !
Je me suis installée sur un petit balcon ayant une bonne vue sur l’ensemble des personnes se dirigeant vers la sortie.
A la cour tout le monde se ressemble à l’exception des jours de fête. Mais le peuple est vraiment différent de nous…
J’ai vu passer beaucoup de monde dont un vieux monsieur. Il était plié en deux et son dos formait un demi-cercle. Pour marcher il s’appuyait sur un morceau de bois tout tordu. J’ai vu aussi un homme énorme avec un gros nez rouge, deux jeunes garçons qui devaient avoir mon âge, un petit groupe portant des cannes à pêche toutes cassées… A chaque passage j’essayais d’imaginer la raison de leur entrevue avec le roi.
Juste avant l’heure du déjeuner une vieille femme est entrée dans la cour. A ma grande surprise elle était accompagnée de Mère. La femme pleurait et répétait sans cesse « mon fils, mon fils ».
J’ai déjà vu d’autres personnes pleurer lors des audiences, mais Mère ne s’est jamais occupée d’eux. Elle trouve qu’ils sentent mauvais et sont vulgaires.
Pourtant aujourd’hui elle s’est installée sur un banc de pierre avec la vieille femme. Elles étaient justes sous mon balcon. Je ne pouvais plus les voir, mais j’entendais tout !
Voici ce dont je me souviens :
Mère : Vous devez être fière de votre fils !
Femme : C’est le troisième de mes enfants, le seul encore vivant.
Mère : Il doit accomplir son devoir et nous protéger.
Femme : Mes deux premiers fils ont donné leur vie pour le royaume, ce n’est pas déjà suffisant ?
A ce moment la vieille femme s’est levée et mise face à Mère. Je pouvais à nouveau la voir.
Mère : Si, bien sûr, mais… nous avons besoin de tous les hommes pour protéger les femmes et les enfants.
Femme : le roi devrait se décider à créer une armée plutôt que d’envoyer de jeunes gardes se faire tuer aux Frontières Nord.
Et la vieille femme est sortie. Elle ne pleurait plus, elle avait l’air abattue, résolue. Ce doit être terrible de voir ses enfants mourir.
Mais l’intérêt de la discussion venait du simple mot « armée ». Pourquoi aurions-nous besoin d’une armée ? Notre royaume n’a plus connu de guerres depuis tellement longtemps… Et l’armée est dissoute depuis trois générations.
Nous possédons uniquement une troupe de gardes. Ils assurent la surveillance aux frontières (surtout face aux produits illicites), la protection des châteaux royaux ainsi que la lutte contre les voleurs et autres brigands. Il y a aussi quelques chevaliers, mais c’est juste pour le « protocole ».
Les propos de la vieille femme m’intrigue et j’essayerai d’en savoir plus dès demain grâce à Fénaro.